Un risque sur 100

Mai 2002 : je suis reconstruite physiquement mais est – ce le cas moralement? Mon entourage lui est ravi : elle s’est bien battue , elle a gagné , elle doit repartir dans la « vraie » vie, on tourne la page. Le livre est teminé, on le referme et on le range dans la bibliothèque en s’empressant de l’oublier …
Oui mais moi, dans ma tête, ça ne se passe pas du tout comme ça : j’ai encore mal,  je m’interroge, je me palpe, je m’ausculte, j’ai peur, tellement peur … Chaque douleur est metastase…  Comment envisager la guerison alors qu’on me parle rémission?

je n’arrive pas à tourner cette page et donc je pollue mes amis, l’angoisse me ronge, me brule, me liquefie…

Mon oncologue, veut que je retravaille en septembre : revenir dans la vie professionnelle, oublier ces 18 mois de folie, d’horreur.

Au mois de juillet, je passe mon controle des trois mois; il me palpe, je suis avec lui les contours de mon (faux) sein et là, je sens sous l’aisselle, près de mon sein droit, dans le creux du bras, un grain de sable…. ce grain de sable est le frère de celui que j’ai senti 18 mois plus tot, ,son jumeau.. Mais le Dr E. ne veut rien entendre : il ne peut pas y avoir un ganglion cancéreux sous l’aisselle  : tous les ganglions susceptibles d’être atteints ont été retirés lors du curage axillaire.

je repars de la consultation mortifiée et absolument pas rassurée par ses propos…. Nous sommes en juillet, je revois mon gynécologue, mon chirurgien, tous ont le même diagnostic: une petite grosseur (minuscule – je suis maigrissime, j’ai perdu 15 kg depuis la chimio)  qui ne peut être en rapport avec mon cancer du sein. Mon gynecologue me rassure:
– « partez en vacances et si cela vous gene trop, nous l’enlèverons à la rentrée.  »

Aout, je vis l’enfer, je fais sentir à qui le veut mon « grain de sable », l’enfer? non pire que ça, je ne vis plus, je le sens,je le touche en permanence, je verifie sans cesse qu’il est toujours là ;   j’en suis sure, je rechute.

Septembre, je dois reprendre mon travail le 05.

02 septembre, je suis à saint Louis, j’attends devant la salle de consultation,s’il le faut j’attendrais toute la journée mais je dois voir mon cancerologue et lui remontrer cette « boule » qui, je le sais, a grossi sous mon aisselle.

Au bout de quelques temps, il me reçoit, tate le grain de sable : « ‘c’est le grain de riz que je sens sous mes doigts? »

-« oui Docteur, mais en juillet c’etait un grain de sable »

De grain de sable il est devenu grain de riz, 10 fois plus gros! Mais le discours est le même, le cancer ne peut pas reprendre à un endroit où l’on a tout enlevé. Le bras de fer commence :

-« si ce n’est rien signez moi un papier »

-« vous savez bien qu’en medecine, rien n’est sur »

– » Est ce que l’enlever represente une grosse operation?

– « non »

– « alors on enlève »

– « d’accord »

Le 04 j’ai rendez vous en ambulatoire pour enlever ce grain de riz qui nous ennuie tant, le 05 je reprends mon boulot.

Une merveilleuse orchidée m’attend sur mon bureau. Tout le monde se préoccupe de moi, de mon confort, mes collègues sont aux petits soins. Le 10 je retourne voir mon chirurgien pour enlever les fils.

J’y vais avec ma fille Camille, je n’ai personne pour la garder, elle attendra dans la salle d’attente. Le docteur M. vient me chercher, il ne me regarde pas, je le sens mal à l’aise. il s’assoit et la sentence  tombe : le grain de  riz est cancereux, il a prevenu Saint Louis. Je pleure, je ne peux pas m’arrêter, le chirurgien est desemparé .Il me parle, chimiotherapie, radiotherapie, hormonotherapie, je n’entends rien, mes oreilles bourdonnent et Camille qui est là… comment vais je faire ?

Est il possible de descendre encore plus bas, encore plus profond, peut-on repousser les limites de l’insupportable?  Je ne sais pas ce qui s’est passé après,je ne me souviens plus. j’ai récupéré Camille ma voiture et je suis rentrée, comment? je ne sais pas…

Personne n’y croit, comment est ce possible ? un ganglion oublié! Un risque sur 100, 1% !!!!  que m’importent les 99% puisque je suis dans le 1% restant? Il y a dix huit mois aussi, ma ponction était négative, combien de chances pour que le radiologue pique à côté? 1 – 2%! Peu importe les chiffres, il faut juste être du bon côté et moi, par deux fois, ils n’ont pas été en ma faveur ! Aujourd’hui je ne crois plus aux pourcentages, parce qu’à l’echelle humaine ils ne veulent rien dire….

Mais ce ganglion oublié n’est pas un simple ganglion atteint, je le lis sur le compte rendu du labo, c’est une metastase ganglionnaire, une metastase, voilà, le mot est lancé…le cancer a essaimé en dehors du sein. A-t-on les armes necessaires pour l’arrêter, pour arrêter le mal de me ronger?

Une fois de plus, si je veux survivre il faut que le bon petit soldat reparte se battre .Dieu que je deteste cette phrase je ne suis pas un soldat qui combat je n’ai juste pas le choix!Et puis je n’ai plus d’energie pour me battre, je ne veux plus d’hopitaux, de chimio, de soins, je ne veux plus avoir mal, je veux qu’on me laisse tranquille!
Je n’y crois pas, je n’y crois plus, je suis au delà de la peur, au delà de l’angoisse, de la douleur. Je ne savais pas que l’on pouvait avoir si mal. Je pensais que mes limites avaient été atteintes mais cette recidive repousse les frontières de l’indicible. Comment vais – je pouvoir surmonter cette nouvelle épreuve?

11/12/2009