première étape

Voilà, je suis face au chirurgien de saint Louis qui va m’opérer, ou plutôt qui va me mutiler..

je ne serai pas opérée à l’hopital mais dans une clinique pour aller plus vite. Nous sommes déjà en mars, bientot trois mois que je me perds à obtenir des rendez vous, à attendre. Nous sommes des patients alors nous patientons ……mais ma patience a des limites!

Il m’explique en quoi consistera l’opération : mastectomie qui veut donc dire ablation totale de mon sein + curage axillaire (à l’epoque la technique du ganglion sentinelle n’est pas encore au point). je ne comprends rien à l’intérêt de ce curage, je n’entends qu’une chose on va m’enlever mon sein !! L’opération dure quelques heures, je vais me reveiller avec des drains. les résultats du labo arriveront une petite semaine après – des résultats encore? mais quels résultats????? Puis il me parle de reconstruction – oui mais apres les soins – dans 8 mois – dans une éternité…

Je commence ce parcours dans le labyrinthe du jargon medical et je n’ose pas demander (à ce stade) plus d’explications que ça. Je me prends les informations en pleine figure mais je n’analyse rien…pour couronner le tout il me donne un fascicule sur l’ablation avec des photographies … Je ne l’ouvre pas, je ne veux pas voir, je ne veux pas que le mot mastectomie prenne vie à travers ces images.

Je rentre chez moi, ma mère garde mes enfants, je lui balance le livret sur la mastectomie à la figure, elle l’ouvre, c’est l’horreur, nous restons toutes les deux abasourdies, choquées par ce que nous voyons.

Pourquoi lui ai-je fait ça, quelle violence je portais à l’epoque en moi!! La révolte, l’incomprehension, la douleur, la peur de la maladie sortait sous forme  de colère. oui c’est de la colère que j’avais en moi avec toujours cette question : pourquoi moi?

Arrive (enfin?) l’opération.Je dis au revoir à mon sein, je le caresse, le pleure une dernière fois. Une pensée m’effleure rapidement : que va-t-on en faire une fois analysé? Probablement le jeter !!! L’horreur..

Les infirmières sont jeunes, souriantes, empressées. Nous sommes dans une clinique dans laquelle on traite peu de cancers.

Le lendemain, je me réveille nauséuse, fatiguée mais finalement soulagée qu’on ai enlevé le mal. Sur ma poitrine, un enorme bandage, je devine à peine le geste chirurgical.

Et puis je reçois quelques coups de fil, des fleurs, quelques rares visites. C’est là que je vais prendre conscience de l’impact de ce cancer sur mes proches…. Toutes ces marques d’affection ne viennent pas de mes amis les plus intimes mais de gens d’un cercle plus éloigné, parfois même juste des connaissances.Je suis surprise mais ne m’arrête pas sur la question.

Je suis sonnée, groggy, de toutes façons,  je n’ai envie de voir personne. Ma mère garde mes enfants, mon mari est présent, je n’en demande pas plus.
Au bout de trois jours, un matin, l’infirmière, au moment de changer le pansement me demande si j’ai le courage de regarder la cicatrice. Jusque là j’ai, consciencieusement , regardé le plafond pendant les soins. Je ne sais pas, pourtant il va bien falloir que je me confronte à la réalité!

Je baisse les yeux, et je vois une cicatrice qui me barre le coté droit de la poitrine de part en part. A la place de mon sein droit, une surface plane, plate, inerte. Mais de l’autre coté, mon sein me parait petit, affaissé (j’ai de petits seins 85B), je crois que je ne me rends pas bien compte de ce que je suis devenue,allongée comme ça sur un lit. L’infirmière est douce et charmante, elle prends son temps, me rassure sur la cicatrice : elle est belle, bien droite, la reconstruction en sera d’autant plus discrete.

Puis viens le moment où je peux me lever. Vais je avoir le courage d’affronter le miroir, debout et seule?  je veux le faire seule, parce que je ne veux pas être troublée par le bavardage de quelqu’un à coté de moi quand je vais me confronter à ce que je redoute le plus.

J’enlève maladroitement la chemise, un petit pansement a remplacé le bandage des premiers jours, et là, enfin, je peux voir à quoi je ressemble dorénavant. Les femmes qui ont subi une ablation parle souvent de mutilation. Quel mot peut remplacer celui là ?La surface plate qui remplace mon sein droit repond à un sein rond et encore ferme à gauche.

Mais pour être tout à fait franche, je suis moins horrifiée par mon reflet que par les images que j’ai vu il y a quelques semaines sur le fascicule de mon chirurgien. C’est mon corps même si j’ai du mal à le reconnaitre ainsi, et de toutes façons je n’ai plus de larmes….

Le lendemain, une dame frappe à ma porte. Une petite bonne femme pas plus haute que trois pommes, d’une soixantaine d’années et habillée comme en 1950. Elle est envoyée par mon medecin, dit-elle, pour me fournir une prothèse et un soutien gorge adapté à mon nouveau statut d’amazone. Et elle me sort une forme en silicone qui ressemble (vaguement) à un sein. C’est mou, presque flasque, ça me dégoutte un peu ….

Puis vient le tour du soutien gorge et là je me rends compte que les petits dessous sexy sont finis pour moi (en tout cas pour le moment)! Elle me présente un choix de  trois soutiens gorge de couleur chair, qui présente une poche du coté droit pour y glisser la prothese externe en silicone. La gentille infirmière assiste à l’entretien. Nous nous sourions.Non, décidemment je ne peux pas me résoudre à porter un soutien gorge de grand mère !!! Je demande s’il n’y a pas d’autre couleurs : du noir? (on rêve peut etre), du blanc (tout simplement) enfin tout sauf ce qui est étalé sur le lit…. Je sens que mon infirmière me soutient. La petite dame est navrée, non seulement elle n’a apporté que ce large (!) eventail de modèles, mais en plus, ils sont, comme la prothèse, trop grands. Je suis bonne pour repasser dans sa boutique à ma sortie de l’hopital.

Voilà, je sors enfin… Et une question se pose : comment vais-je faire pour vivre au quotidien avec ce trou beant sur ma poitrine et surtout, surtout, quelle va être la réaction de mon mari,et de mes enfants ???

05/10/2009