comment vivre avec la peur?

Aujourd’hui j’ai lu un article qui a réveillé un sentiment que je connais bien : la peur. D’habitude les articles scientifiques sont plutôt annonciateurs de bonnes nouvelles : des découvertes, de nouveaux médicaments miracles à l’étude, des essais thérapeutiques prometteurs  ….  Mais pas cette fois-ci : en effet, des chercheurs canadiens ont découvert que la prise de Paroxetine , un antidépresseur commercialisé entre autre sous le nom de Deroxat ou Paxil , annulerait les effets du tamoxifène (prescrit pour les cancers du sein hormonodépendants). Les chiffres sont alarmants. Et bien sûr, j’ai pris les deux  …. Longtemps !

Alors aujourd’hui, j’ai envie de parler de la peur bien connue des malades et ignorée la plupart du temps, niée par les biens portants.

Je ne pense pas pouvoir dire qu’avant le cancer, je connaissais ce sentiment. Elle était loin, virtuelle presque irréelle …  loin de cette femme surbookée, tiraillée entre son job et ses enfants, cette femme de 37 ans qui ne savait pas qu’elle pouvait mourir. Et puis j’ai du lui faire face, brutalement.

Mais peur de quoi d’abord ?

Peur de l’opération, d’avoir mal, de la mutilation, peur de la chimio, de perdre mes cheveux, mes ongles, de vomir, de la fatigue, peur des rayons, des brûlures, peur de la mort, de laisser mes enfants, de ne pas les voir grandir  …. What else ?

Finalement on parle beaucoup de celle des autres, ceux à qui l’on fait peur parce qu’on représente tout ce qu’ils craignent, parce qu’on porte le masque, les stigmates de la mort tapie derrière nous. Mais qui nous demande si on a peur ? « comment vas – tu ? » au mieux, « ça va aller », « tiens le coup », « serre les dents », « garde le moral » au pire …. Mais jamais personne pour s’asseoir et demander tout simplement « est-ce que tu as peur ? », nous écouter en parler pour nous aider à mettre un peu de distance.

Pourtant ce sentiment est violent, il envahit tout, le corps et l’esprit. Il empêche de respirer, on halète, on tremble littéralement.  Il faut se faire violence en permanence, vaincre cette frousse viscérale pour aller affronter l’hôpital et se soumettre aux tortures annoncées.

Et puis il y a l’après cancer  ….

C’est le moment où j’ai appris un mot de la langue française jusqu’ici inconnu  pour moi : rémission – atténuation ou disparition TEMPORAIRE d’une maladie.  La lecture du dictionnaire me liquéfie. Comment vivre avec ça, ce temporaire, ce provisoire, cet éphémère ? Comment vivre avec les autres qui ne comprennent pas : « n’y pense plus », « tu es guérie maintenant », « arrête ». Il faut que je gère cette nouvelle trouille qui va jusqu’à me tordre les tripes, parfois, sans prévenir.  Aller aux examens tous les trois mois, puis 6 mois, et enfin tous les ans. Vivre avec cette fameuse épée de Damoclès.
Mais j’en fait quoi moi de cette peur ? Elle m’encombre, m’empêche de vivre, de respirer !
Je sais qu’il faut lâcher prise, qu’il faut essayer, je dis bien essayer, de la ramener à quelque chose de supportable, d’acceptable, de gérable … tous les psys me l’ont dit, expliqué maintes fois.

Et puis il y a le temps, qui éloigne des traitements, de l’hôpital, des médecins, des examens. La rémission totale ( !) qui est annoncée au bout de 5 ans.

Aujourd’hui, 9 ans après, j’ai appris à vivre avec cette incertitude que j’ai enfouie, profondément pour me permettre de vivre le quotidien. J’ai appris à vivre sans insouciance, j’ai apprivoisé ma peur. Je fais face, en écrivant sur le cancer, sur ce qui m’effraie le plus, en lisant tous les jours vos commentaires, vos peurs, vos angoisses. C’est ma façon à moi de mettre de la distance … je ne veux pas oublier, je ne veux pas me voiler la face. Je suis définitivement du côté de ceux qui souffrent, de ceux qui savent, et même si ça fait mal parfois, comme aujourd’hui, je ne regrette pas ce choix.

Merci à vous tous qui me lisez chaque jour, merci de vos commentaires qui m’enrichissent beaucoup, merci de votre présence même virtuelle.

A lire : Christophe Mangelle : Tellement peur ! Oh Editions